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 Éloge de la subjectivité

 

« Ce que je crois posséder moi-même n’est qu’une simple conjoncture et une opinion personnelle ;je n’ai point eu là-dessus de révélation divine qui m’ait fait savoir que ce soit là réellement ce qu’on a voulu dire, et je n’ai pas non plus appris d’un maître ce que je pense, mais ce sont les textes des livres prophétiques et les discours des docteurs, ainsi que des propositions spéculatives que je possède qui m’ont induit à penser qu’il en est ainsi ; cependant, il est possible qu’il en soit autrement ».

 

Si j’ai choisi de mettre en exergue cette phrase du philosophe juif Maïmonide, c’est pour signifier que ce que je veux dire n’est que le fruit d’une subjectivité, que j’espère constitutive de sens, osant croire que le véritable sens de cette parole , que je veux parlante, c’est-à-dire vivante, comme dit Merleau-Ponty, ce véritable sens tel qu’il s’adresse à ses interprètes , c’est-à-dire vous, ne dépend pas seulement de ces facteurs occasionnels que sont l’auteur et son premier public ; du moins qu’il ne s’y épuise pas totalement , car l’interprétation n’est pas seulement perception du sens, elle est aussi constitutive de sens.

 

Chaque individu est issu d’une parole autour de laquelle le groupe, la tribu, à commencer par celle de la famille, se recueille pour former un être-ensemble, le groupe, c’est-à-dire le « nous » du discours de l’administration totale, totalitaire, du discours clos,qui  rêve d’effacer toutes les différences, toute altérité.

Le premier "soi «n’est pas véritablement soi : il est construit, préfabriqué par les institutions, à commencer par la famille. Le sujet est toujours, d’abord, le produit d’une préfabrication institutionnelle, et lorsque l’individu commence à parler, il ne parle pas, il est parlé, ce sont les autres qui parlent à travers lui. Y-a-t-il une possibilité d’échapper à cette situation ? Peut-on sortir de tous ces discours du prêt-à-parler par tous et par personne ?

Le discours du prêt-à-parler est le discours de l’institution et celui de l’opinion. Ceci est compréhensible puisque la vocation même, consciente ou non, de l’institution est de créer de l’opinion, de la « norme conformiste », c’est-à-dire de la non-pensée et de la non-parole…

 

Faire échec à cette capture de la subjectivité par la société, échec aux mots et aux textes qui modèlent, en l’anéantissant l’existence du sujet (le JE irréductible), faire taire le sens déjà acquis est la première condition pour que l’homme redevienne un sujet pensant et agissant par lui-même. La méthode est connue : nous ne sommes pas loin de la « docta ignorantia » ; c’est le « ne pas savoir », conséquence de ce que la pensée juive appelle un « tsimtsoum » de l’esprit. L’homme doit se retirer de lui-même  pour pouvoir accéder à soi, dans une pratique déconstructive de la pensée et de la langue, étape qui ne peut aller sans déchirement, un éclatement de ce qui préexiste, brisure de l’horizon donné et re-création.

 

Interpréter est d’abord cet acte de résistance au langage des institutions. Ce combat rouvre les mots à leurs possibilités polysémiques. Tout a lieu dans la rupture, dans cet acte de « désignification ». Le langage, unique, univoque, monosémique de l’institution étant le fondement de son intolérance et de sa violence, il est VITAL que, par l’acte de dé-signification, le sujet et sa parole accèdent ou ré-accèdent à liberté.

L’homme se construisant continuellement par l’interprétation, son devenir n’est possible que dans l’inlassable succession du lire et du délire du signe, du faire et du défaire du sens. Le sens de l’interprétation est clair : il ne s’agit pas de répéter, de paraphraser le texte, mais, littéralement de décoller, d’aller « au-delà du verset », comme l’écrit Lévinas, de passer du texte à son propre texte.

Par l’interprétation créatrice, l’homme nait véritablement ; après une naissance biologique, puis une naissance juridique, sociale et institutionnelle, le sujet naît en tant qu’individu différencié et singulier.

Par l’innovation, l’homme se construit lui-même et fait obstacle  à sa négation par le généralisme des pensées préfabriquées, mais, de plus, comme la nouvelle interprétation est la sienne, il prend conscience du chemin individuel qu’il se doit de parcourir.

Chaque individu est une créature nouvelle et unique en ce monde et il est appelé à remplir sa particularité en ce monde.

Chaque individu se doit d’écrire sa lettre, de s’écrire, c’est-à-dire de se créer, en renouvelant le sens, ce que la pensée juive appelle le « hidouch », ce que les francs-maçons appellent « apporter sa pierre à la construction du Temple ».

Cette action d’interprétation souligne que chaque individu est un nouveau commencement, un initiateur. Elle lui permet d’envisager le monde non pas dans ce qu’il est mais dans ce qu’il a à être. Elle lui rouvre les portes de la liberté et permet à l’être d’advenir.

 

Des mots comme des diaboles ou des idoles..

 

Nous ne voyons pas les choses telles qu’elles sont mais telles que la langue nous dit qu’elles sont, et le monde n’est pas tout à fait le même selon qu’il est énoncé dans telle ou telle langue. De ce fait, toute compréhension et toute interprétation sont des constructions et non des descriptions du monde, et encore moins des explications…Si nous introduisons dans cette problématique le paramètre de Vérité, disons qu’il n’y a pas de vérité du monde, mais seulement des interprétations vraies ou fausses du monde.

Il importe peu aux choses d’avoir des noms ou de ne pas en avoir, mais il importe beaucoup aux humains de leur en donner ; nommer les choses, c’est non seulement  les classer, les ordonner, les hiérarchiser, les étiqueter, mais c’est surtout permettre que l’univers qui nous entoure soit ordonné en catégories conceptuelles, une façon, en sorte, que le ciel ne nous tombe pas sur la tête. Le mot est un signifiant qui a un sens, un signifié. Il en fixe le sens par l’écriture, le fige dans sa pétrification typographique et le révèle dans son univocité par la lecture.

Une monstrueuse aberration fait croire aux humains que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles, la communication, alors que, pour être correctement décodé, le message véhiculé par les mots suppose que le sens, préalable donc, soit le même pour l’émetteur et le récepteur…. D’où les quiproquos ! Dire « je t’aime », c’est déjà compromettre l’Amour.

Avec le mot une chose apparaît que le mot recouvre aussitôt. C’est ainsi que dans la situation suprême qu’on voudrait pérenniser, à laquelle on voudrait conférer l’éternité, on n’a pas de plus grande crainte que celle des effets de la parole. En ce sens, les mots sont des diaboles, des signes qui prétendent réunir ce qu’en fait , souvent, ils désunissent.

Ils sont usés et fatigués d’avoir trop servi. Ne prenez pas les mots « au pied de la lettre » : prenez-les à la tête ! Méfiez-vous des mots, ils donnent le confort rassurant de la certitude acquise, une fois pour toutes, ce qui permet de s’abstenir de penser : c’est comme cela que les mots perdent leur sens, parce que la parole s’écoute toujours à travers la grille sémantique et sédimentée d’un discours mort, forcément mort…  

Le mot est une institution, et de ce point de vue, il sert d’abord à la transcription  et à la transmission des stéréotypes des discours idéologiques. Le mot est une institution et sert l’institution ; il produit la « langue de bois » ou de pierre. C’est même une institution mortifère puisqu’il déclenche un processus mortifère à l’instant même ou il nomme le signifié. C’est bien ce qu’il faut d’abord comprendre dans ce verset de Saint-Paul : « la lettre tue, seul l’esprit est vivifiant ». Le mot, pris au pied de la lettre, dans ce qu’il recèle de sens déjà acquis, donne des certitudes, et par là-même, empêche de penser, de chercher le sens.

 

Ce que fige l’écriture n’évolue plus, à priori, et pourtant, chaque jour apporte la remise en cause des affirmations gravées dans la pierre des connaissances. C’est oublier un peu vite cette recommandation du talmud : « al tiqra harout éla hérou, ne lis pas « gravé » mais « liberté ».

Pire encore, l’effet sacralisant de ce qui est univoque et fixé risque d’entrainer  l’individu paresseux dans les dérives de l’adoration idolâtre et du dogmatisme. En effet, prétendre « comprendre » le texte, s’en saisir, le posséder, c’est prendre le risque de lui voir prendre le statut d’une idole. L’humain est idolâtre quand il pense son rapport au monde comme rapport au sens déjà totalement dévoilé, non problématique, lorsque, une fois pensé, le monde est sensé, une fois pour toutes.

Comprendre le texte, le mot, s’en saisir, le posséder, quel orgueil prométhéen !Devenant visible, préhensible, le texte risque de devenir langue de bois figée dans des significations posées et imposées une fois pour toutes, cristallisation du sens, sans regard pour des situations et des expériences qui ont pu changer. Vénérer le texte-idole, c’est oublier que si la lettre est sédentaire, le sens, lui, est nomade…

« Les mots sont des oiseaux tués»a écrit Aragon ; la question se pose de comment leur redonner des ailes.

 

Des symboles ou la source du sens

 

Le symbole est le mot désignant un élément graphique, gestuel ou autre, quelle que soit sa nature, portant en soi-même un rapport de signification avec des signifiés qui ne sont pas extériorisés dans un signifiant direct et figé tel que le mot. Au contraire du mot qui enferme le sens, le symbole est ouvert, par nature ; il permet et suggère des pluralités d’interprétations, sauf si on commet l’erreur de figer son interprétation dans de puérils catéchismes ; il porte en lui-même sa survie car il est un langage hors du temps et de l’espace, l’inverse d’une écriture. Tout symbole désigne autre chose que lui-même, il est « renvoi à », à une autre réalité ; il y a symbole dès que la représentation d’une réalité sensible ou intellectuelle suggère une signification qui la dépasse. Cette correspondance analogique est une porte ouverte sur la liberté. Il n’y a pas, dans la forme symbolique, et il ne saurait y avoir une seule et unique interprétation des choses et des êtres. Si le symbole contient une certaine vérité, celle-ci ne saurait être enfermée dans les limites d’une définition ou d’une signification, admises une fois pour toutes.

Car si la Vérité est Une, elle n'en comporte pas moins plusieurs facettes. Prétendre la posséder relèvre de l'gnorance.  Face au symbole, le sens se découvre peu à peu, au fur et à mesure de l’expérience que l’on en fait. Tout symbole « fait signe », il est renvoi à une définition qui n’est jamais donnée, mais seulement suggérée, que chacun est invité à découvrir lui-même dans sa recherche.

 

 Le symbole parce qu’il pose question stimule l’intelligence : il met en mouvement la pensée qui, dans cette expérience d’interpellation devient vivante, créatrice de sens, c’est-à-dire, une pensée libre. "La puissance créatrice du symbole définit la liberté humaine " a pu écrire Gilbert Durand. Tout symbole est donc une invitation à un effort personnel d’interprétation, de découverte, d’apprentissage de la connaissance, une invitation à la réflexion et à la méditation. Le symbole est un signe parfait car quelles que soient les modifications que le devenir introduit dans sa texture sensible, il conserve son privilège de dévoiler les mêmes significations ou des aspects nouveaux de ses significations. Ainsi, malgré le travail de questionnement, de tentative de mise à nu, de possession du sens, le sens définitif et complet reste inaccessible, insaisissable totalement, empêchent ainsi de tomber dans le piège de l’idolâtrie, dans la quiétude somnolence de la pseudo-certitude. Le sens du symbole ne s’épuise jamais dans sa révélation, en un instant donné. Avec le symbole, le sens se présente pour  se retirer aussitôt : il est visible et invisible, ambigu, clignotement du sens. Tout au plus, à défaut d’être pleinement saisi, le symbole peut-il être "caressé ", pour reprendre une expression de Levinas. Cette caresse consiste à ne se saisir de rien, à solliciter ce qui se dérobe comme s’il n’était pas encore. Ainsi, faisant comprendre que « tout réel est voilé », comme l’écrit Bernard d’Espagnat, le symbole invite à essayer d’aller au-delà du voile, au-delà de l’apparence, à accéder à un niveau de réalité plus profond que celui où le voit le sens commun, réalité qui n’est pas celle des objets, mais de l’être. Faire  cette expérience de la caresse, c’est s’inscrire dans l’ouverture, c’est renvoyer tout sens à un autre et ainsi de façon infinie ; c’est ce que seul permet le symbole, raison pour laquelle, à mon sens, il est la source du sens.

 

De l’interprétation ou la dynamique des significations

 

Le texte est achevé, pas une lettre ne peut être rajoutée ou enlevée, le symbole est intangible, et, à cause de cet achèvement, le sens, lui, est ouvert à l’infini. Tenter de le comprendre, c’est donc déjà, toujours, interpréter. Comprendre un texte ou un symbole, c’est d’abord l’appliquer à nous-mêmes, car éviter ses propres concepts dans l’interprétation n’est pas seulement impossible, mais absurde. Interpréter, c’est précisément mettre en jeu ses concepts préalables. Mais cette application ne réduit pas le sens car nous devons savoir que le texte et le symbole peuvent et doivent toujours être compris autrement. Interpréter, c’est donc d’abord le moyen d’éviter le piège de  l’idolâtrie : l’illusion de la possession du sens.

L’interprétation incarne une attitude de contestation face à la tradition, face au sens déjà énoncé et  acquis. Interpréter, c’est permettre au monde de ne pas être enfermé dans les conditions de son énonciation. Interpréter, c’est d’abord comment faire taire le sens déjà acquis pour en trouver un autre, le « comment-taire, nouveau si possible. Le "hidouch ", pour reprendre ce mot du Talmud, l’innovation du sens, aspire à aller au-delà du sens pré-donné. Interpréter, c’est « ne pas croire », c’est penser qu’il est possible d’interpréter en ce sens ou peut-être en un autre sens, c’est sortir d’un monde ou la Vérité est identifiée à la certitude, pour entrer dans un monde du doute et de l’incertain.

 

C’est passer de la logique de la vérité à la logique du sens. L’interprétation n’est  pas un mot, mais une rupture, un mouvement, une recherche, une action : il y a interprétation quand il y a recherche d’un lieu où la parole met en acte ses ponts de renouvellement, alors que tout est supposé acquis, déjà là. La langue et le langage ne sont pas pris ici dans leur sens purement linguistique : ils désignent ici l’ensemble des signes du monde, du corps, des êtres, de la société, tout ce qui s’organise et fait signe.

Ainsi peut-on parler d’une éthique de la parole et de l’action : l’éthique de l’action signifie qu’il y a un agir qui correspond à la faculté humaine de commencer, d’entreprendre, de prendre une initiative. L’action éthique s’oppose au comportement qui n’est que la répétition d’un geste déjà fait, sans avoir la force de l’innovation. La parole interprétative est aussi une éthique de la parole. Elle est le refus de la parole instituée, morte depuis longtemps sous le poids de son invariance. L’éthique de la parole, la parole éthique est une mise en mouvement du « dire » contre le déjà-dit.

La parole éthique n’est pas celle transmise en héritage :elle n’est pas testament, ancien ou nouveau ;elle n’est ni parole annoncée, ni parole annonçant ou réalisante. Elle ne vient rien combler, au contraire, elle introduit le blanc, l’espace, l’intervalle, l’écart. Elle s’oppose au langage préfabriqué du concept, du cliché, de la publicité, de la politique. Elle est contre le »nous disons tous ensemble la même chose ». L’interprétation n’est pas seulement à entendre comme expérience de la compréhension sémantique, mais comme une attitude fondamentalement existentielle, rendant possible et nécessaire la permanente invention de soi.

Cette éthique n’assimile pas la liberté à la découverte de quelque vérité ou de quelque authenticité, mais à un permanent effort d’affranchissement et d’invention de soi, du risque de soi, par la remise en jeu, en je, de ses propres concepts.

L’interprète ne connaît pas de certitude extérieure, une fois pour toutes, confortable. Ce chercheur éternel opte pour une « philosophie de la caresse » où il n’y a jamais de prise, d’emprise de manière définitive ; au contraire, il y a production " d’à venir". Ici émerge une sagesse : celle du doute et de l’incertitude. Mais ce doute est, bien sûr, au-dessus des préjugés et à-prioris du sens commun qui, lui, ne pense pas...Pour le chercheur de sens, il n’est qu’une certitude, celle du risque de l’Absolu.

 

L’énergie du questionnement

 

Le hidouch est , dans la pensée juive, le mot qui ouvre et éclaire un monde en proposant comme une nouvelle manière d’ordonner le monde. L’ouverture proposée n’est qu’une possibilité d’ouverture. Le mot ouvrant garde une réserve de multitude de sens. Il est le lieu du visible et de l’invisible. Aussi faut-il préciser le sens de la vérité que j’ai définie comme »ouverture à ». Le fait qu’un même texte, un même mot, un même symbole puisse offrir d’innombrables interprétations implique qu’il n’y a pas d’interprétation juste. Ce qui conduit à sortir de la logique binaire du vrai et du faux pour entrer dans ce que l’on peut appeler la logique du sens.

Pour entrer dans cette logique, il faut chaque fois qu’est affirmée une certitude, chercher l’affirmation opposée avec laquelle cette certitude est en rapport. La pensée interprétative ainsi ne cesse de s’opposer, sans jamais se contenter d’elle-même, sans jamais non plus se satisfaire de cette opposition. A chaque forme de pensée correspond une parole dont la modalité maintient l’exigence dynamique. Il s’agit, à mes yeux, de la parole questionnante, de la question. La question est mouvement ; il y a demande d’autre chose. Incomplète, la parole qui questionne et interpelle  affirme qu’elle n’est qu’une partie de... ; la question, essentiellement partielle, est le lieu ou la parole se donne comme toujours inachevée. Par la question, nous nous donnons la chose et le vide qui nous permet de ne pas l’avoir encore ou de l’avoir comme désir de la pensée. Ce vide, cet écart, est, de mon point de vue, le lieu de la transcendance. Cet espace vide est celui nécessaire à la création ; la réponse est le malheur de la question a pu écrire Maurice Blanchot. Répondre serait faire retomber à l’être ce qui tend à

L’au-delà.

La réponse supprime l’ouverture, la tension, le désir, la richesse de la possibilité. Le rôle de la question est d’inaugurer un type de relation caractérisée par l’ouverture et le libre mouvement. Dans le cadre de la problématique de l’interprétation, la question tient une place privilégiée et prend le sens de remise en question. L’herméneutique implique la mise en suspens de nos préjugés préalables et de la réponse définitive. Une question n’achève son sens qu’en passant par ce suspens et en renvoyant à une autre question. Elle ébranle la quiétude d’une vérité une et unique, vérité qui s’endort et s’oublie à force de ne plus être pensée.

 

La tradition et la Parole perdue

 

L’humain est essentiellement un être traditionnel, c'est-à-dire qu’il succombe à une tradition qu’il ne saisit que plus ou moins explicitement. Cette tradition le décharge du souci de conduire lui-même sa vie, de poser une question radicale et de faire un choix décisif. La tradition qui impose ainsi sa suprématie, loin de rendre accessible ce qu’elle prétend transmettre, contribue, au contraire, le plus souvent, à l’occulter. Elle dégrade son contenu et barre l’accès aux sources originelles, où les catégories, les valeurs et les concepts, furent, au moins en partie, vraiment pensés et vécus, au moins une fois, la première. Toute existence personnelle est, consciente ou non, la reprise d’une tradition pré-personnelle, une répétition. Cependant, le sens de cette tradition, malgré sa transmission effective se perd et est souvent oubliée ; "l’Homme, dans le monde, se meut toujours sur le sol d’une tradition non analysée et depuis longtemps impénétrable ".

A force de ne pas être interpelée, la tradition se sclérose, perd son sens, ne nous parle plus. Sa parole en est morte, elle s’est perdue. Pour que se ranime la tradition, pour éliminer les scories dont elle s’est grevée en s’inscrivant dans la durée, pour se débarrasser des alluvions qu’elle a déposées, il convient d’adopter une attitude fondamentalement critique, par le questionnement et l’étonnement. Il s’agit là d’un acte de destruction totalement positif qui doit permettre à l’humain de s’ouvrir à nouveau et pour ainsi dire originellement au monde, de se trouver à l’aube d’un nouveau jour du monde ou lui-même et tout ce qui est commencent à apparaître sous une nouvelle lumière, où le monde s’offre à lui d’une manière neuve. Par cette remise en cause radicale, l’homme assiste à la ruine de ses traditions de savoir, de ses pré-connaissances du monde, des êtres et des choses et éprouve la nécessité d’une nouvelle explication avec le monde.

L’étonnement et le questionnement jettent l’humain, hors de l’engagement de la familiarité quotidienne avec le monde, familiarité pré-donnée, archaïque, vers l’innovation créatrice d’un nouveau savoir. Par l’étonnement et le questionnement, l’être humain va pouvoir se libérer une bonne fois de l’emprise, fut-elle inconsciente, de certaines habitudes de pensée, convictions, théories, reçues sans vérification, opinions, préjugés, décisions toute faites, qui décrètent, à priori, ce que sont le monde, les êtres, les choses, la connaissance. Par cette innovation du sens que permet l’interprétation subjective, forcément subjective, cette obligation qu’il ya d’aller au-delà du sens pré-donné, on ne sort pas de l’habituel pour retrouver l’origine, on construit le sens pour construire le développement de l’histoire et de soi-même. Ce n’est pas seulement le sens qui est ainsi revivifié, mais le pouvoir du mot, du symbole, de signifier encore et encore, et au-delà, de faire signe à nouveau. C’est redonner la parole à la parole, c’est la rendre de nouveau vivante. C’est la retrouver ! Ce qui me permet de dire, paradoxe d’apparence, que la seule façon d’être fidèle à une tradition, c’est de la remettre en cause. La tradition doit être comprise, non pas seulement comme action de réception et de transmission mais comme recréation du sens. Cette recréation est révélation. La révélation n’est donc pas dans la réception de la parole révélée, parole parlée, mais dans son renouvellement. Cette création révélation est ainsi libération car elle arrache l’être à son enlisement dans le déjà-là.

 

L’herméneutique ou la transcendance en acte

 

L’interprétation est une parole neuve et ancienne en même temps. Au centre du processus herméneutique, il y a toujours le texte, les symboles, les rites transmis de génération en génération, qui jouent le rôle de conscience, ou d’inconscience, collective d’une communauté. Le commentaire individuel ne porte jamais atteinte à ce texte, ce symbole, même si ce commentaire consiste à déconstruire d’abord le sens du texte. L’herméneutique comme plaidoyer pour une parole subjective fait obstacle au savoir-absolu qui s’imposerait comme la pensée à penser, l’ « orthodoxa », mais ne met jamais en cause l’absolu du texte, du symbole, qui est la matière même de la possibilité d’interpréter.

Par l’existence de l’interprétation, dire l’incontournabilité du texte fondateur, du symbole, ce n’est pas le fétichiser, c’est seulement et déjà offrir un lieu, un espace transgénérationnel et transgéographique de partage d’une parole vivante.

Le projet de l’herméneutique est de rendre possible l’existence d’un homme qui cherche inlassablement à produire un écart entre son « être » et son « avoir à être », autodifférenciation incessante qui est le temps lui-même, sa production, qui est la Vie elle-même.

La philosophie de l’interprète-chercheur fait de lui un créateur en mouvement ; ce mouvement est une tendance vers le plus loin, le plus haut, et, pourquoi pas, vers un au-delà. Cet écart, c’est la possibilité, donnée par l’interprétation, d’un « pouvoir-être-autrement », d’une transcendance.

L’interprète, par l’interprétation permanente, se nie, se dépasse, se surpasse. Refusant toute situation statique et donnée, l’interprète-chercheur est transcendance en acte, toujours en devenir, toujours tendu vers un à-venir…

La vraie vie est fondamentalement herméneutique, parce que le propre de l’homme est de ne pas avoir de propre, sa définition est de ne pas avoir de définition. L’homme doit s’inventer, se construire, devenir.

Interpréter consiste à s’arracher à tout déterminisme, à toute phase et phrase définitives. L’interprétation recèle la possibilité même de l’existence, transcendance et liberté. L’herméneutique met en jeu le mouvement même du penser qui consiste précisément en l’ébranlement des institutions préfabriquées du sens, dans lesquelles tout lieu a son lieu et tout moment son heure.

 

Vivre et non pas être vécu. Nécessité impérieuse de remettre en question le sens du monde, des choses, des êtres et de soi-même ; urgence de renoncer à ce besoin passionné et passionnel de tirer des conclusions définitives, de se forger un jugement. Interpréter pour renoncer, selon l’expression de Flaubert, à la rage de conclure.

L’interprète-chercheur, qui ébranle le déjà-là du monde, ne connaît pas la voie royale, mais seulement le chemin buissonnier dont l’itinéraire est par définition inconnu et dont le tracé est celui de l’homme qui hésite, recherche, revient, croise ses propres pas et poursuit, créatrice humilité de l’incertitude et du doute, qui permet la transcendance dans l’immanence. Seule manière de transformer sa vie en destin, seule manière de se trouver soi-même.

 

JV

 

 

 

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